POSITIF

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REVUE MENSUELLE DE CINÉMA

 
 

ÉDITORIAL

Usages de l’ennui


Quand il dirigeait Columbia, Harry Cohn disposait, pour juger, d’un critère infaillible : si le film n’était pas bon, il avait mal au cul. Tout le monde ne partage pas cette sensibilité, mais il est exact qu’au cinéma, l’ennui, rare chez les rédacteurs de notre revue, écrase et inspire une bougeotte désespérée. On ne peut s’y tromper. Mais est-ce un jugement critique ? Plutôt une passion de l’âme, que Descartes devait ignorer : « Si l’objet qui se présente n’a rien en soi qui nous surprenne, nous n’en sommes aucunement émus et nous le considérons sans passion. » Mais nous sommes venus admirer et rien ne vient ! Notre ennui se compose d’inattention, d’indignation, de tristesse. C’est dire qu’il est un effet. De quoi ? De rien, justement : d’absences. Sur l’écran, rien n’éveille la curiosité ni l’inquiétude. Pourquoi ? Quels sont ces ressorts de notre intérêt que le cinéaste n’a pas su toucher ? Souvent nous désignons ce néant comme des choses. Le bavardage ? Il nous charme parfois. La brutalité ? Il arrive qu’elle nous captive. La lourdeur ? On peut la louer sous le nom de clarté. L’extravagance ? C’est aussi l’invention. La lenteur ? Disons « un rythme contemplatif ». Non, l’ennui ne prouve rien.

Mais il est aussi une cause. Ici commence sa relation contradictoire avec l’évaluation du film. Ou bien, en effet, le spectateur accepte son ennui et en cherche les sources ; alors se dessinent devant lui des fautes qu’il n’aurait pas vues s’il ne s’était ennuyé ; elles affectent les parties de l’art : musique, photo, scénario, comédiens, pensée morale ou politique. C’est la forme lucide de l’ennui. Elle n’est pas toujours raisonnable. Il existe des chefs-d’œuvre où rien ne va comme il faut, La Règle du jeu par exemple.

Ou bien l’ennui devient un signe : le critique, gêné, met toute son ingéniosité à trouver les vertus de ce qui le barbe. Son sentiment, aime-t-il croire, provient de la nouveauté absolue du spectacle qui se présente et qu’il sera seul à saluer. À son bâillement, il a reconnu l’avant-garde. Mais, comme rien n’a piqué sa pensée, il parlera de « prise de risque » et de « légèreté ». Ces deux mots fondent une doctrine, courante dans quelques publications parisiennes. Or il faut savoir que le cinéaste risque seulement de ruiner son producteur et avouer que la légèreté implique un certain poids, dont le nom manque. Ne doutons pas de la sincérité de nos confrères : admirons plutôt un talent qui change un ébahissement poli en zèle éperdu. Mais leur mépris pour l'accablement général est-il un argument ? Autrefois, l’ennui avait servi de raison aux détracteurs d’Antonioni ou de Resnais, ce grief n’a plus cours, sauf sur le clavier de Jacques Lourcelles, dont le Dictionnaire du cinéma est par ailleurs excellent, les défenseurs de L’avventura et de L’Année dernière à Marienbad ayant expliqué leur admiration.

Le meilleur usage de l’ennui est peut-être le silence. Quelques œuvres n’ont rien ému en nous : existent-elles pour nous ? Nos préjugés limitent notre goût. La lutte contre ces limites est nécessaire, mais elle n’exige pas la cabriole farouche, factice et futile qui tournerait notre impatience en enthousiasme.


Alain Masson

POSITIF 574 - DÉCEMBRE 2008



SOMMAIRE


DOSSIER

Werner Herzog

La quête de l’impossible


Herzog et ses héros

Ian Buruma


Dignité radicale de la solitude

Herzog et la culture allemande

Franck Kausch


L’exotisme chez Herzog

De la collision à la réconciliation

Yannick Lemarié


Haute altitude

Premiers documentaires de Werner Herzog

Lætitia Mikles


En suspens

Réflexions sur quelques « récents »

documentaires de Herzog

Pierre Eisenreich


De l’absolu, du sublime

et de la vérité extatique

Werner Herzog


Notes de lecture

La Quête anthropologique de Werner Herzog

Michel Cieutat


Werner Herzog en DVD



ACTUALITÉ


Marco Bechis

La Terre des hommes rouges


Agnès Varda

Les Plages d’Agnès


François Dupeyron

Aide-toi, le ciel t’aidera


Les films


L’Apprenti

de Samuel Collardey


Burn After Reading

de Joel et Ethan Coen


W.

d’Oliver Stone


Leonera

de Pablo Trapero


Le Bon, la Brute, le Cinglé

de Kim Jee-Woon


Une famille chinoise

de Wang Xiaoshuai



Notes sur les films de A à Z

La Bande à Baader, Bienvenue à Bataville, Café de los maestros, Caos calmo, Le Chant des mariées, Comme une étoile dans la nuit, L’Emmerdeur, Les enfants sont partis, Les Grandes Personnes, Les Inséparables, Je veux voir, Kabei-Notre mère, Kurt Cobain, About a Son, Largo Winch, Mes plus belles années, Mia et le Migou, Moscow, Belgium, Musée haut, musée bas, L’Orchestra, Pièces détachées, Le Plaisir de chanter, Le Prix de la loyauté, Quantum of Solace, Secret défense, Serbis, Stella, Le Théâtre des opérations


PRÉSENCES DU CINÉMA


Voix off

San José Purúa

Souvenirs de Luis Buñuel

Jean-Claude Carrière


Bloc-notes

Octobre en crise

Éric Derobert


Chantier de réflexion

Hollywood et la diversité culturelle

Nolwenn Mingant


Hommage

Manny Farber 1917-2008

Éléphants blancs et vils coyotes

Jean-Loup Bourget


Pierre-André Boutang 1937-2008

La cinéphilie exigeante

Dominique Rabourdin


Notes festivalières

Donostia - San Sebastián 2008

New Delhi 2008, Osian’s Cinefan

Dinard 2008, Cinéma britannique !


Notes de lecture

Hawks, cinéaste du retrait

La Critique de cinéma

Theo Angelopoulos au fil du temps


Notre sélection DVD

Intégrale Jacques Demy

Ken Loach, les années 90, volume 2

Quatre films de Jean-Claude Brisseau



CINÉMA RETROUVÉ


Lola Montès

Entretien avec François Ede et Hervé Pichard

La restauration de Lola Montès

Jean-Pierre Berthomé


Lola Montès

Ophuls et Lola : deux libertés scandaleuses

Jean-Pierre Berthomé


Cy Enfield

Cy Endfield (1ère partie)

Dans l’ombre de la liste noire

Michael Henry